Béziers en jaune à l’image de la France périphérique

Le mouvement des gilets jaunes qui secoue la France depuis près d’un mois a des racines profondes. L’alerte la plus récente qui pouvait présager d’un tel mouvement fut la vive opposition d’une large majorité des Français à la mesure prise par le gouvernement en juillet 2018 de réduire la vitesse maximale autorisée sur les routes de 90 à 80 km. En janvier 2018, un sondage Ifop indiquait que 71% des Français y étaient opposés, particulièrement en zone rurale (78%). C’est dans ce contexte déjà tendu qu’intervient l’annonce par le gouvernement d’une hausse des taxes sur le carburant. La pétition lancée contre cette hausse, par Priscilla Ludowsky sur le site Change.org, a connu un succès fulgurant pour atteindre 860 000 signatures le 17 novembre, première journée d’action du mouvement.  Un autre sondage Ifop indiquait que 47% des Français le soutenaient, 22% le voyaient avec sympathie tandis que seulement 15% y étaient hostiles.

Une fracture territoriale

Ce soutien cache néanmoins de forts clivages sociaux, politiques, éducatifs et territoriaux. Tandis que 62% des ouvriers et 56% employés soutiennent ce mouvement, c’est le cas pour seulement 29% des cadres. Selon un sondage Elabe, parmi les Français déclarant se sentir gilets jaunes, 42% ont voté Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, 20% pour Jean-Luc Mélenchon, 16% pour François Fillon, 9% pour le socialiste Benoit Hamon. Seuls 5% des gilets jaunes déclarent avoir voté pour le président Emmanuel Macron. L’historien et démographe Emmanuel Todd explique la crise des sociétés occidentales et la montée des populismes par la fracture éducative entre les diplômés du supérieur soutenant la mondialisation libérale et les autres qui redoutent ses effets à la fois économiques (délocalisations) et culturels (immigration). La fracture territoriale entre des métropoles connectées et profitant de la mondialisation et une France périphérique de la ruralité et des villes moyennes qui souffrent du manque de services publics, de la désertification médicale, du déclin industriel a été très bien décrite par le géographe Christophe Guilluy.

La mobilisation des gilets jaunes a en effet été particulièrement forte dans les villes petites et moyennes. Béziers, commune de 75 000 habitants, a connu une mobilisation importante.

Flavie, 27 ans, employée dans un restaurant, s’est mobilisée dès le début du mouvement pour s’opposer à la politique du président de la République : « J’ai voté le Pen et j’apprécie beaucoup Robert Ménard qui nous a beaucoup soutenu dès le début de nos actions. Macron doit démissionner ou changer de politique mais il ne le fera pas ».

Béziers, touchée par une pauvreté supérieure à la moyenne nationale, s’avère un terrain fertile pour les revendications sociales des gilets jaunes. (pouvoir d’achat, hausse du Smic, baisse des impôts sur les classes moyennes et populaires, rétablissement de l’ISF…) Les points de blocage rassemblent des personnes diverses : femmes, retraités mais aussi actifs aux revenus modestes.

Des manifestants unanimes

Amir 46 ans, marié père de trois enfants, travaille dans la restauration. Il s’est engagé dès les premiers jours du mouvement pour dénoncer les bas salaires et la hausse du carburant : « J’ai trois enfants, j’ai un boulot, ma femme aussi et pourtant on peine à boucler les fins de mois, je suis souvent à découvert. Il faut une hausse des bas salaires et une meilleure redistribution des richesses ». Flavie partage son point de vue : « Je gagne 1200 euros net en travaillant beaucoup et c’est difficile de s’en sortir. Je n’ai même pas droit aux APL ». D’autres, davantage à l’abri, viennent par conviction. Comme Thierry 50 ans, conducteur routier qui vit à Béziers : « Je suis venu pour soutenir même si je gagne bien ma vie. Il faut mettre fin aux privilèges des gens d’en haut et redistribuer la richesse ».

D’abord mouvement provincial avec des revendications antifiscales, le mouvement des gilets jaunes est devenu au fil de son développement plus hétéroclite. Il reste cependant marqué par une forte représentation de la France périphérique et des catégories populaires. La réponse politique qui sera apportée à ce mouvement social de grande ampleur déterminera l’avenir du pays bien au-delà de la suite du quinquennat d’Emmanuel Macron.

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