La désertification médicale : parcours de soins ou parcours du combattant ?

Dans une étude sur l’offre de soins datant de 2016, l’Association des Petites Villes de France (APVF) recense 192 déserts médicaux pour la médecine générale, qui regroupent 2,5 millions de françaises et de français. Fin 2015, près de 4 millions de personnes, soit 6% de la population, résidaient à plus de trente minutes d’un service d’urgence. Pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste (ophtalmologiste, dentiste, cardiologue, gastro-entérologue, ORL, gynécologue…), il n’est pas rare de devoir patienter six mois…En novembre 2014, 55% des Français disaient avoir renoncé aux soins en raison de la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans un délai suffisamment rapide.

Pourtant, selon une étude de la DREES (Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques du Ministère de la Santé) de mai 2018, la France compte environ 226 000 médecins en activité en 2018, soit 10 000 de plus qu’en 2012, mais le nombre de généralistes stagne et diminue même chez les libéraux.

Si compte tenu de l’augmentation de la population, on ne peut pas nier un problème d’effectif, il n’en demeure pas moins que la principale question est leur inégale répartition sur le territoire. L’étude de la DREES précise en effet qu’ « en matière d’accès aux médecins généralistes, les inégalités de densités départementales n’ont pas augmenté depuis les années 1980 et 98 % de la population réside à moins de 10 minutes du généraliste le plus proche en 2016. Les disparités d’accès qui existent malgré tout ne sont pas  liées à des disparités régionales, mais à des différences  marquées selon le type d’espace. C’est en effet dans les communes rurales des périphéries des grands pôles et dans les communes hors influence des pôles que la part de la population ayant l’accessibilité la plus faible aux médecins généralistes est la plus grande. »

C’est la problématique à laquelle une grande majorité d’entre nous, qui habitons dans ces territoires, sommes confrontés au quotidien. Et la situation n’est pas partie pour s’améliorer dans la mesure où près d’un médecin en exercice sur deux a plus de 55 ans !

Des dispositifs inefficaces, une situation injuste

Les dispositifs actuels d’incitation financière par l’Etat (contrat de praticien territorial de médecine générale ou de médecine ambulatoire) ou de création de Maisons de Santé Pluridisciplinaires (MSP) n’ont pas fait la preuve de leur efficacité. Les collectivités locales des territoires les moins attractifs paient l’immobilier des maisons de santé, des bourses aux étudiants. C’est injuste, puisque les territoires fragiles, parce qu’ils sont fragiles, doivent payer en plus ces dispositifs par la fiscalité : c’est la double peine. La Cour des Comptes, dans son rapport sur la Sécurité Sociale, ne dit pas autre chose en pointant l’inefficacité et les effets d’aubaines des mesures incitatives. Elle propose notamment le « conventionnement sélectif » dans les zones sur-dotées. En d’autres termes, le remboursement par la Sécurité Sociale devrait être réservé aux praticiens qui s’installent en zone où les besoins sont avérés. Il s’agit d’une forme d’encadrement de la liberté d’installation qu’il faudrait approfondir. Mais, bizarrement, alors que les recommandations de la Cour des Comptes font les gros titres quand il s’agit de réduire les dépenses des collectivités, la plus grande discrétion est de mise sur ce sujet sensible !

Revoir la liberté d’installation semble nécessaire pour adapter l’offre aux besoins réels des populations. Mais ce n’est pas suffisant : il faut revoir les modes d’exercices. Et si l’exercice de la médecine tel que nous le connaissons, solitaire et libéral, c’était du passé ?

La situation dans notre territoire…

Vendres, Caux, Cazouls-les-Béziers, Puisserguier, Sauvian…On pourrait multiplier les exemples de communes sur notre territoire où la pénurie de médecin commence à se faire cruellement sentir !

De nombreux internautes ont déposé leurs commentaires sur notre page Facebook, suite à notre appel à témoignage :

  • « 4 heures d’attente pour voir mon médecin traitant (à Béziers) elle est très bien mais c’est abusé, quel courage pour les patients comme pour elle. »
  • « C’est une catastrophe ! A Caux nous recherchons un médecin….. Mais aucune candidature ….. C’est grave ! J’ai choisi de venir m’installer dans cette région il y a 3 ans, mais depuis tout se dégrade… »
  • « Deux ans d’attente pour un orthophoniste et je dois attendre un an de plus sans garantie d’en avoir une qui est dispo. Bientôt il va falloir réserver l’orthophoniste avant la naissance… »
  • « Impossible d’avoir un généraliste en week-end à Valras..et dès 19h, redirigé sur le 15..pas logique »
  • « Et les gynécologues!!! La mienne rdv à 6 mois minimum, 2-3 h d’attente le jour du rdv!!! C’est plus possible. A Béziers il n’y a pas assez de gynécologues. »
  • « Impossible d’avoir un médecin référent sur Roujan au centre médical domaine Rogani pour ma sœur qui vient habiter définitivement dans le lotissement qui se trouve à côté de ce centre
    6 médecins. C’est décourageant »
  • « Bedarieux, Hérépian, c’est la misère pour certains soins. »
  • « Pour un RV chez mon oculiste habituel, entre 6 et 8 mois d’attente. »
  • « Rendez-vous en Septembre 2019 pour les yeux !!!!!!! HONTEUX !!!!!! »
  • « À Sauvian un médecin débordé et un aux portes de la retraite »
  • « Un calvaire pour trouver orthophoniste, ergothérapeute, neuro-pédiatre etc.. »
  • « Pas de médecin généraliste à Vendres »
  • « 4 mois pour un dermatologue, 5 mois un ophtalmo, les généralistes ne se déplacent pas »

Au-delà des difficultés personnelles pour celles et ceux qui sont confrontés à cette situation, il s’agit d’une question d’aménagement du territoire. En effet, comment attirer des populations jeunes sur nos territoires si elles ne peuvent se faire soigner dans de bonnes conditions ? Et que dire de la situation des personnes âgées si elles doivent faire une heure de route pour accéder à un médecin ? Compte tenu de la démographie médicale, le phénomène de désertification médicale, déjà inquiétant chez nous, va s’amplifier dans les années à venir. C’est une question dont la puissance publique doit se saisir, au plus près des lieux de vie !

Alors que certains Maires attendent une intervention de l’Etat, où espèrent l’installation de médecins libéraux, d’autres comme ceux de Capestang et Sauvian prennent le taureau par les cornes et agissent dès aujourd’hui en créant des centres municipaux de santé, avec des médecins salariés par la commune. Et si c’était une voie d’avenir à explorer ?

Antoine Stark

INTERVIEW

CAPESTANG : DES MÉDECINS SALARIES PAR LA COMMUNE 

Pierre Polard, Maire de Capestang

Le maire (France insoumise) de Capestang, Pierre Polard a initié la création du premier centre municipal de santé de l’Hérault qui a ouvert ses portes en octobre 2016.

L’Agora du Biterrois : Quel est le contexte de ce projet ?

Pierre Polard : Comme bon nombre de communes rurales, Capestang risquait d’être touchée, à court ou moyen terme, par la désertification médicale. Dès mon élection en 2014, j’ai pris mon bâton de pèlerin pour chercher des médecins libéraux susceptibles de s’installer dans notre centre médical. Cette recherche a été vaine, pourtant Capestang est attractive, proche du Canal du Midi, de Béziers et de Narbonne, dans un cadre de vie préservé, avec des équipements, des commerces et des services de qualité.

Pourquoi un centre municipal de santé ?

J’avais eu connaissance de la création d’un centre municipal de santé à Port-la-Nouvelle dans l’Aude, qui avait recruté des médecins généralistes salariés. Puis on s’est aperçu qu’il en existait également dans la Sarthe et dans l’Yonne. Renseignements pris, il s’est avéré que ces structures donnaient entière satisfaction. D’où l’idée de créer à Capestang le premier centre municipal de santé de l’Hérault.

Quel est le principe de cette structure ?

La commune a recruté deux, puis trois médecins généralistes et deux secrétaires médicales qui sont tous salariés municipaux. La commune encaisse le prix des consultations, ce qui compense les charges engagées (salaires, frais de fonctionnement…). Nous proposons le tiers-payant généralisé, une large amplitude horaire et une permanence de soin le samedi matin. C’est un véritable service public de santé de proximité, qui répond aux attentes des patients, des médecins (qualité de vie préservée, suppression des tâches administratives). Après 8000 consultations effectuées en 2017, nous allons dépasser ce chiffre en 2018 et atteindre l’équilibre financier, comme nous l’avions prévu. C’est du gagnant-gagnant !

Ce projet fait-il des émules ?

J’en suis convaincu, car beaucoup de communes sont touchées, à des degrés divers, par la désertification médicale. Nous avons été contactés par la métropole d’Orléans, la communauté de communes du Grand Figeac, et récemment par une communauté de communes d’Ariège. Plus près de nous, nous avons collaboré avec Bernard Auriol, le maire de Sauvian, qui a décidé de franchir le pas et de créer le deuxième centre municipal de santé de l’Hérault ! Bienvenue au club !

Propos recueillis par Antoine Stark

LE TORCHON BRULE ENTRE PEZENAS ET TOURBES !

La guerre est déclarée entre Tourbes et sa grande voisine Pézenas, sur fond de construction d’un pôle santé. En effet, le torchon brûle entre les édiles piscénois et tourbain depuis que 6 des 8 médecins de Pézenas ont annoncé leur intention de quitter leur commune actuelle pour s’implanter dans le nouvel établissement qui devrait voir le jour à Tourbes, distante de 5 kilomètres. Cette structure leur permettrait de regrouper leurs cabinets, de mutualiser leurs moyens et de mieux s’organiser pour accueillir les patients.

Il y a 4 ans, les médecins avaient sollicités la mairie de Pézenas pour mettre en place un tel projet. Le dossier était resté lettre morte…mais depuis l’annonce du projet voisin, la municipalité piscénoise leur propose désormais un terrain proche du centre. Malgré ce réveil, que certains qualifient de tardif et opportuniste, c’est bien le projet de Tourbes qui tient la corde, avec un équipement facile d’accès et proche des axes de communication.

Le maire de Tourbes, Christian Jantel répond sèchement (Midi Libre du 9 juillet) aux griefs de son homologue de Pézenas sur la non-conformité du projet aux documents d’urbanisme … et sur sa déloyauté : « Alors qu’il est urgent de se préoccuper de la présence médicale dans nos territoires, alors qu’il est indispensable que cette problématique soit aussi sérieusement prise en compte par les élus locaux, la meilleure réponse ne constitue pas la démolition à l’aide de propos mensongers et diffamatoires, mais la reconnaissance du travail accompli dans ce domaine par d’autres élus de terrain, attentifs, prévoyants et bâtisseurs ». Ambiance…

Gageons que la « Ville de Molière » ne soit pas le théâtre de représentations involontaires du « Médecin malgré lui » ou du « Malade imaginaire » ! Espérons aussi que ce type d’affrontements fratricides entre communes voisines ne se généralise pas sur notre territoire !

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