Comment la France a tué ses villes

Entretien avec Olivier Razemon, journaliste spécialiste des transports, dont il analyse l’actualité via son blog L’interconnexion n’est plus assurée, publié sur Le Monde.fr Son essai Comment la France a tué ses villes, paru en 2016, fait état de la dévitalisation des villes moyennes françaises.

L’Agora du Biterrois : Quels sont les principaux symptômes du déclin des villes ?

Olivier Razemon : On parle souvent du centre-ville, car c’est là que les problèmes sont les plus visibles. Mais quand on regarde l’ensemble des indicateurs de la ville, on s’aperçoit que ça va bien au-delà, que la déshérence commerciale touche également les commerces de quartier. On constate que la fuite des habitants concerne également les quartiers anciens de ville. Il n’y a pas, dans une ville, le centre d’un côté et la périphérie de l’autre. Il y a tout le reste entre les deux.

Le constat est de plusieurs ordres : le commerce bien sûr, mais il y a aussi les logements vides. Il y a les équipements  qui, très souvent, ont quitté la ville : les hôpitaux que l’on a mis en dehors, le Pôle Emploi, le siège de la Communauté d’Agglomération, de la Banque de France…

Quelle est la cause principale de ce déclin ?

Quand on regarde ce qu’il s’est passé depuis 50 ans, on s’aperçoit qu’on a construit la ville en dehors de la ville. On a étalé la ville. Et on continue à dire que le plus simple, quand un projet nouveau arrive, est de l’installer sur un terrain qui est 5, 10 ou 15 km. On ne pose pas la question de savoir si l’on ne pourrait pas utiliser des surfaces qui sont plus proches. Il y a des possibilités qui ne sont pas forcément utilisées.

Un des facteurs de l’étalement n’est-il pas la multiplication des zones commerciales en périphérie ?

En effet ! Et on continue à en produire avec des arguments, de la part des promoteurs, qui vont dans tous les sens. Ils expliquent, quand on est dans une région comme la vôtre, qu’il y a une croissance de la population. Quand ils vont dans l’Indre, il y a une baisse de la population. Quand ils vont en Alsace, il y un taux de chômage faible. Quand ils vont dans le Nord, il y a un taux de chômage fort. A chaque fois la réponse est : zone commerciale !

Mais quand on regarde les chiffres, on s’aperçoit que l’on continue à construire entre 3 et 4% de surfaces commerciales supplémentaires par an, alors que la croissance de la consommation, est de seulement 1%. On va toujours trouver quelqu’un pour dire « un Décathlon près de chez moi, chouette ! » Sauf que si on ne prend en compte que les envies individuelles, c’est dramatique parce que c’est une problématique collective. Il faut regarder collectivement si l’on a besoin de ça. Nous sommes ne train de construire des zones commerciales dont on n’a pas besoin.

Mais les zones commerciales ne créent-elles pas de l’emploi ?

C’est un argument avancés par les promoteurs, qui est souvent repris par les élus. En Ile de France, on prétend qu’EuropaCity va créer 12000 emplois. Mais ça ne tient pas compte des emplois qui seront détruits. Mais personne ne regarde ce qu’il s’est passé il y a 10 ans, lorsque l’on avait inauguré la zone d’avant. On ne fait jamais le bilan 10 ans après… Quand on fait ce calcul, on s’aperçoit à chaque fois que, s’l y a eu des créations au début, il y a eu des destructions dans les autres commerces, de centre-ville mais aussi dans les autres zones commerciales. J’ai vu énormément de friches commerciales en périphérie. On a aussi dispersion de l’emploi. Des gens qui avaient un emploi plutôt près de chez eux ont un emploi plus éloigné.

Et qu’en est-il du commerce en ligne ?

Evidemment le commerce en ligne a des effets, très disparates selon les secteurs. Mais ça ne va pas tout casser ! On oublie surtout que le commerce en ligne n’est pas une économie dématérialisée. Ça se traduit notamment par ce chauffeur de camionnette blanche, sous-payé, qui se gare sur un trottoir parce qu’il est mal payé et qu’il faut livrer à toute vitesse. Cela engendre de plus en plus d’allées et venues de tous ces véhicules.

Ça se matérialise aussi par la création d’entrepôts, pour le commerce en ligne, extérieurs aux villes. Les promoteurs s’y intéressent de plus au plus. Si on veut livrer deux fois plus vite, il faut au moins deux fois la surface d’entrepôt : il faut des allées larges, etc… Ca engendre de l’étalement urbain supplémentaire.

Il y a des gens qui habitent au-dessus d’une librairie et qui se font livrer. Je me souviens d’un libraire à Périgueux qui m’expliquait qu’une jeune fille qui habite en face et achète plein de livre ne vient jamais dans sa librairie. Elle se fait livrer par Amazon ! Il faut se poser la question : « est-ce que je veux vivre dans bulle et me faire livrer pour tout et ne jamais croiser personne » …et vivre dans une ville où il n’y a plus de commerce. Nous sommes tous concernés.

Faut-il interdire les zones commerciales, comme l’on déjà fait des collectivités ?

Oui, il faut le faire ! Et de plus en plus le font : Angers, Bourges, Agen… Des Maires disent : « on ne veut plus de zones commerciales périphériques ». Et ils ont raison ! Pourquoi ? Pas pour interdire définitivement tout, mais au moins pour se poser la question. Que fait-on maintenant qu’on en est là ?  Arrêtons la machine et réparons les dégâts. Il faut le dire publiquement, en faire un élément de campagne, un élément de politique publique et un enjeu de débat.

Quelles sont les solutions pour revitaliser les villes ?

Il n’y pas de solution miracle ! Mais un outil important est la connaissance des faits. On parle souvent d’expériences personnelles que l’on a tendance à généraliser. Il faut regarder les chiffres : taux de vacance commerciale, composition de la population par quartier, logements vides, places de parking disponibles (beaucoup plus qu’on imagine !),

Il faut agir à toutes les échelles : l’aménagement de l’espace public au niveau de l’agglo, de la ville, du quartier, de la rue…Si on fait des quatre voies partout, les gens vont aller loin.  Si on donne la possibilité de traverser la ville à pied, pas seulement le centre-ville, les gens vont se déplacer à pied ! Ce n’est pas seulement une affaire de commerce. On a beau faire une revitalisation commerciale idéale, si vous ne mettez pas des gens pour y vivre, ça ne sert à rien.

Propos recueillis par Antoine Stark

Bibliographie d’Olivier Razemon
  • Les Transports, la Planète et le Citoyen (avec Ludovic Bu et Marc Fontanès), Rue de l’échiquier, 2010
  • La Tentation du bitume – Où s’arrêtera l’étalement urbain ? (avec Éric Hamelin), Rue de l’échiquier, 2012
  • Le Pouvoir de la pédale, Comment le vélo transforme nos sociétés cabossées, Rue de l’échiquier, 2014
  • Comment la France a tué ses villes, Rue de l’échiquier, 2016

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