Une catastrophe nommée « grande distribution »

En France, toutes les villes qui étaient  de droite dans les années 60 et 70 se couvrirent de résidences et de programmes immobiliers souvent hideux… pendant que toutes les villes situées à gauche dans les mêmes années se couvrirent de supermarchés. Avant le financement officiel des partis, chacun avait sa spécialité de corruption : la promotion immobilière pour la droite et l’ouverture de zones commerciales pour la gauche puisqu’il était notoire qu’en ces années-là et même après les commerçants ne votaient de toute façon pas à gauche…

Une certaine frénésie urbaine a disparu

De nos jours, Béziers (qui oscillait entre droite et gauche dans les années 70) est cernée par les hypermarchés et les zones commerciales… Dans cette ville qui comptait des milliers de boutiques au moment de sa belle époque en forme de « pays de cocagne», une certaine frénésie urbaine a disparu. Les samedis, avec une foule de 5.000 passants se bousculant en même temps sur les allées Paul Riquet, sont envolés.

Au lieu des boutiques de centre villes, nous avons les caddys, les allées des hypermarchés dans lesquelles personne ne connaît plus personne, dans lesquelles, surtout, les gens ne sont rien de plus que des consommateurs anonymes…Les hypermarchés portent ainsi une lourde part de responsabilité dans le fait que les gens, les classes sociales, et les catégories ethniques ne se parlent plus, ni dans les allées, ni devant les caisses, ni dans les froides galeries marchandes…

Pourtant, depuis le milieu des années 1950, les commerçants biterrois furent en première lignes d’une certaine forme de résistance. L’UDCA de Pierre Poujade dans les années 1950, le CID-UNATI de Gérard Nicoud au début des années 1970 et le CDCA de Christian Poucet au début des années 1990, connurent toujours une grande prospérité à Béziers.

On a peine à imaginer qu’il y a soixante ans (même pas une vie d’homme…) Pierre Poujade et l’UDCA luttaient contre les Prisunic et les Monoprix qui sembleraient aujourd’hui un moindre mal et que l’on protégerait volontiers contre leurs prédateurs à la promesse de rester les seuls à s’attaquer au  commerce de centre-ville…

Ainsi, le crime sociologique de la grande distribution était évitable… Il était évitable parce qu’il n’en allait pas seulement du privilège de quelques-uns à prospérer, il en allait de l’équilibre secret d’une société toute entière, et, à travers celle-ci, d’une certaine forme d’humanité et de relation sociale.

A contretemps de l’évolution économique globale

Comme le suggère à juste titre l’historien américain E. Borne : «l’évolution économique des commerçants français se fait, et nous touchons là à l’essentiel, à contretemps de l’évolution économique globale de la France. Dans les années 50, tout indique une croissance du niveau de vie des Français, pour la première fois depuis plusieurs siècles. Les boutiquiers sont à l’écart de cette expansion (…) Dans les agitations inquiètes des boutiquiers se reflétaient toutes les disparités de la France de l’Après-guerre. Laissés sur le rivage, les commerçants voient passer devant eux d’autres privilégiés, loin d’être comme autrefois moteur de l’expansion, ils apparaissent comme une gêne, comme un frein au Progrès ».

Mais le crime n’est pas seulement sociologique, il est aussi économique. Définir le nombre d’emplois détruits par la grande distribution n’est pas chose aisée. Selon Natacha Polony « en moyenne un emploi créé dans la grande distribution, détruit trois emplois en centre-ville, des emplois d’indépendants, de gens qui possédaient leurs magasins. » L’ancien ministre des finances, Jean Arthuis dénonce également cette course aux prix bas si destructrice en termes d’emploi : « Le combat permanent pour casser les prix d’achat à travers des centrales d’achats […] permet d’écraser les prétentions de leurs fournisseurs, tout en ménageant les marges des distributeurs. Les pratiques les plus contestables se répandent, marges arrière exorbitantes, menaces de déréférencement, chantages sordides. Nous sommes en face de véritables abus de position dominante. […] Les industriels tentent de résister, recherchent désespérément des gains de productivité, puis disparaissent ou délocalisent. » Le monde agricole, lui aussi, va subir de plein fouet ce nouveau rapport de force. Alors que 25 % des paysans ont un revenu inférieur au RMI, que quatre exploitations disparaissent quotidiennement et qu’un agriculteur se suicide tous les deux jours, la grande distribution inonde ses rayons de tomates ou de légumes sans saveur, produits industriellement au sud de l’Espagne par 150 000 clandestins travaillant dans des conditions épouvantables pour un salaire de 2,5 euros de l’heure.

Un formidable accélérateur de la mondialisation néolibérale

Mais le dernier et peut-être le principal crime est d’ordre social. La grande distribution est un formidable accélérateur de la mondialisation néolibérale, elle a remplacé des centaines de milliers d’emplois d’indépendants qui faisaient vivre dignement leurs familles par d’autres emplois peu qualifiés, des emplois pour la plupart de caissières précarisées, sous payées et soumises à des contraintes horaires insupportables. Demain ces mêmes emplois seront à leur tour remplacés par des machines ne payant pas de cotisations sociales. Pendant que des centaines de milliers de salariés sombraient dans la précarité, 80 représentants de la grande distribution faisaient leur entrée dans le club fermé des 500 plus grosses fortunes du pays, la famille Mulliez (Auchan) occupant même la quatrième place de ce classement avec une fortune évaluée à plus de 38 milliards d’euros.

Le monde de la boutique était peut-être mentalement étroit, mais il manque cruellement à notre société. Ainsi, à Béziers, depuis la baguette à 35 centimes d’euro chez Lidl ou 50 centimes chez Leclerc, il n’y a pratiquement plus de boulangers…Depuis Brico-Dépôt il n’y a plus aucun quincailler en ville alors qu’il en existait plusieurs dizaines dans les années 1950… Plus aucune mercerie….

Aujourd’hui, au moment finalement amusant où les hypermarchés sont eux-mêmes menacés par les discounts et le E-commerce et battent de l’aile après leur vol de rapaces,  pour sauver nos cœurs de ville, chacun sent qu’il faudrait détaxer les derniers commerçants qui s’accrochent, ceux qui n’ont pas encore été ruinés par des opérations désastreuses telles que le Carrefour de l’Hours, et que le manque à gagner pour l’Etat soit alors compensé par une imposition massive des hypermarchés et surtout du E-commerce. Sinon, il n’y aura tout simplement plus de ville…

Laurent Gomez

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