Le jour du dépassement : la croissance à crédit !

En 1972, le rapport intitulé « The limits to growth » (en français : Les limites à la croissance) ou « rapport Meadows », rédigé par une équipe de scientifiques du prestigieux Massachusetts Institute of Technology, fit grand bruit. En pleine période des Trente Glorieuses, ce rapport mettait en cause la croissance et s’interrogeait sur ses conséquences. Il pointait cinq problèmes majeurs : l’accélération de l’industrialisation,  la croissance forte de la population mondiale, la persistance de la malnutrition mondiale, l’épuisement de ressources naturelles non renouvelables et la dégradation de l’environnement. Pour la première fois, il posait la question de la soutenabilité d’une « croissance infinie dans un monde fini ». Dans ses dernières pages, le rapport évoquait la possibilité d’une société de « croissance zéro » et ses retombées positives en matière de développement de la qualité de vie, de la culture voire de la spiritualité.

Quatre planètes pour survivre ?

Les questions posées par le rapport Meadows sur l’insoutenabilité « physique » du modèle actuel de croissance sont malheureusement toujours d’actualité. Chaque année, la presse fait écho du « jour du dépassement » (en anglais : earth overshoot day), c’est-à-dire le jour à partir duquel nous avons consommé la totalité des ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an…et où nous commençons à entamer le « stock » de l’année suivante ! En 1970, la planète avait épuisé ses ressources le 23 décembre, l’équilibre était proche ! Vingt ans plus tard, en 1990, le « jour du dépassement » correspondait au 13 octobre. En l’an 2000, c’était le 4 octobre. En 2018, ce jour était…le 1er août !

Cela dit, si toute la planète avait le même mode de vie que la France, la date serait avancée au 3 mai. Et si le mode de vie des Etats-Unis était en vigueur partout, ce serait le 14 mars. Ce qui signifie qu’en un an, l’humanité aurait consommé quatre fois l’équivalent de ce que la Terre peut régénérer… Même si ces calculs réalisés par l’ONG Global Footprint Network sont inévitablement approximatifs, et parfois contestés, cela ne peut que nous faire réfléchir sur l’avenir de notre modèle économique, voire sur notre avenir tout court ! Les conséquences de la surconsommation des ressources disponibles sur la planète sont d’ailleurs déjà bien visibles : pénuries en eau, désertification, érosion des sols, chute de la productivité agricole et des stocks de poissons, déforestation, disparition des espèces…

Au-delà des choix individuels

Ces enjeux appellent manifestement des réponses collectives fortes. Pourtant, force est de constater que le discours en vigueur sur l’écologie met l’accent sur les choix individuels. Dans la plupart des documents sur la question de l’environnement, les citoyens sont enjoints à changer leurs comportements individuels : fermer le robinet quand on se brosse les dents, faire ses courses en privilégiant le commerce équitable, recycler ses déchets…Il ne s’agit pas ici de dire qu’il ne faut pas faire tout cela, mais ces discours culpabilisants envers les individus occultent les vraies questions, à savoir les causes collectives et structurelles de la pollution. Toute la question est de savoir quelles décisions politiques et mécanismes économiques sont à l’origine des activités polluantes. L’ONG américaine Union of Concerned Scientists (UCS) a publié le 7 septembre 2017 dans le journal scientifique Climatic Change une nouvelle étude montrant que 90 entreprises sont responsables de près de 50 % de la hausse des températures et d’environ 30 % de l’élévation du niveau des mers observées depuis l’ère préindustrielle.

Lorsque l’intérêt général est en jeu, il est illusoire de croire que la solution peut émerger de la juxtaposition de comportements individuels vertueux. La préservation de l’environnement doit être partie intégrante d’un projet de société cohérent et équilibré, au même titre que la justice sociale. La justice sociale est en effet fondamentale en la matière car un « riche » pollue généralement plus qu’un « pauvre ». Il n’est pas juste de mettre sur un pied d’égalité un cadre de direction qui possède deux voitures et prend l’avion trois fois par mois et une personne touchant le RSA qui circule principalement en bus. Si les classes supérieures sont les plus disposées à faire valoir leur attitude «eco friendly», ce sont aussi elles qui tendent à polluer le plus. Partageant les valeurs véhiculées par les campagnes de «sensibilisation», elles seront plus facilement portées à mettre en œuvre une bonne conscience écologique en triant leurs déchets ou en fermant le robinet. Mais ces quelques gestes et ce verdissement partiel de leur quotidien, dont elles peuvent tirer une certaine reconnaissance sociale, ne remettront pas en cause leur mode de vie et elles continueront à polluer plus qu’un ouvrier. Et l’on remarquera que la morale écocitoyenne, si prompte à nous dire qu’il faut éteindre la lumière, s’abstient de dévaloriser par exemple le fait de rouler en 4×4 en ville, un comportement pourtant très énergivore.

D’autre part, les inégalités sont un véritable moteur pour la croissance matérielle, dans la mesure où elles stimulent un puissant désir d’imitation des plus riches chez les plus pauvres, vecteur d’une consommation jamais satisfaisante. Tandis que les pauvres s’évertuent à imiter les riches, les riches se focalisent sur de nouveaux objets de désir, dans une course sans cesse renouvelée à la « consommation ostentatoire » ! Et si, pour paraphraser le titre d’un ouvrage du journaliste et essayiste Hervé Kempf, pour sauver la planète il fallait sortir du capitalisme[1] ?

Antoine Stark

[1] « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme » – Hervé Kempf – Editions du Seuil – 2009

Une pensée sur “Le jour du dépassement : la croissance à crédit !

  • 10 novembre 2018 à 14 h 11 min
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    Karl Marx n’est donc pas mort… car il vit encore !

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