Herault underground : SLOY, le groupe de rock biterrois

A travers cette rétrospective de la scène artistique Biterroise et la volonté de faire (re)découvir ses acteurs, il s’agit de chroniquer la vie à Béziers, ses événements, ses lieux, ses personnages, une partie de son histoire… Car Béziers ce n’est pas seulement sa douceur de vivre, son littoral attrayant, ses fiestas estivales…

1er numéro : SLOY, le groupe de rock biterrois qui a joué aux Trans-Musicales de Rennes, fait un live sur Canal + et enregistré un album inclassable avec Steve Albini.

La France est au rock ce que l’Angleterre est au vin

« La France est au rock ce que l’Angleterre est au vin« . John Lennon se trompait-il, ou seulement quelques exceptions confirment la maxime du Beatles ? En effet quelle formation française a pu se mesurer sur un pied d’égalité face aux Anglais ou aux Américains sur un terrain qu’ils ont eux même créé ? Des exemples existent : Téléphone réussi à marier rock’n roll et langue de Molière. Dans les années 80 en pleine période post punk des groupes à la notoriété très relative comme les rennais « Marquis de Sade » ont sortis d’excellents disques, restant toutefois dans l’ombre de leurs glorieuses influences contemporaines anglo-saxones. Dans les 90’s, Noir Désir a popularisé un style qui lui est propre. Un rock à la française, littéraire et à l’univers particulier, mais qui est très peu sorti des frontières de l’hexagone.

Au même moment, en 1991 exactement, c’est bien à Béziers qu’un groupe nommé « SLOY » fait ses armes en secret. Le trio composé d’Armand Gonzalez (guitare et chant), Virginie Peitavi (basse) et Cyril Bilbeaud (batterie), entre 16 et 18 ans, répètent entre autres dans un ancien hangar à bateau sur le canal du midi transformé en salle de concert éphémère : le Vol de Nuit. Armand se rappelle :  » On répétait dans l’obscurité d’un coin du hangar, l’air empestait l’huile de moteur mais c’était ça ou l’humidité des caves de café comme le « Bananas » ou « l’Estivette » qui attaquait carrément les amplis. On a même répété dans les vignes, sur des palettes avec un groupe électrogène…« 

Les trois gamins n’ont pas de plan de carrière, si ce n’est d’investir dans un camion et de parcourir les cafés-concerts de France, 200 en 3 ans, une expérience de vie peu commune et une certitude : c’est dans l’ouest, plus précisément à Rennes que les choses se passent.

Une ascension fulgurante…

Notamment avec les Rencontres Transmusicales : « Pour nous c’était clair, soit ces gens nous validaient, nous faisaient jouer et on s’installait à Rennes, soit c’était négatif et on rentrait à Béziers…« . En 1994 ils sont programmés aux « Trans » entre Beastie Boys et Offspring, deux découvertes américaines devenues célèbres depuis. Sloy aussi à la façon d’une étoile filante a brillé très fort à une place que le trio était le seul à occuper en France. Un constat toujours d’actualité presque trente ans après. Rencontré avant l’explosion de son groupe Placebo, le chanteur Brian Molko clame son amour pour les biterrois et les prend comme première partie de tournée, comme la rockeuse américaine PJ Harvey. Le tout sans album. Pas Mal. Et le mieux reste à venir.

Steve Albini qui vient alors d’enregistrer « In Utero », le troisième et dernier album de Nirvana, séduit par la démo du groupe, est d’accord pour travailler avec eux. Ce sera au studio Black Box , un des meilleurs en Europe à ce jour, et à cette époque tout juste monté: « Albini était ami avec Iain Burgess qui venait de s’installer près d ‘Angers, on a enregistré et mixé 12 titres en 6 jours. La légende voulait qu’Albini n’enregistrait pas plus de deux prises par chanson, sinon cela voulait dire que vous n’étiez pas prêt. On a répété cinq, six heures tous les jours pendant six mois, jusqu’à en saigner. Steve est arrivé et nous a dit qu’on aurait pas plus de deux chances pour mettre les chansons sur bande. C’était pas une légende. » Le son est rèche, martial, les rythmiques sont décomposées, l’interprétation live et viscérale… « PLUG » est un premier album original, au style tellement personnel que le groupe fait très rapidement parler de lui et pas seulement en France. Après avoir été le 1er groupe français à chanter en anglais sur Canal+ dans l’émission Nul par Ailleurs ( « j’avais 22 ans, le plus gros stress de ma vie » pour Armand), c’est le mythique John Peel qui les contacte pour une Session sur la BBC anglaise. SLOY est adoubé. Ce premier Album à un côté pourtant « dur », dissonant, voir parfois carrément bruitiste. Mais Sloy marrie cette rage punk à des mélodies et ce, grâce a des riffs de guitare nerveux ou au chant unique d’Armand. Slammé, scandé ou hurlé, souvent très détaché de la musique, toujours avec sincérité et cette morne juvénile. La recette de ce premier long fera aussi le succès du second, sorti moins d’un an après sur l’excellent label belge Pias. A l’écoute du premier morceau « Idolize »  le titre de ce nouvel opus serait plutôt bien trouvé : « Planet of Tubes ». Une grande chanson rock tout simplement. Riff arpégé génial, sample de guitare en fond, chant à la fois nonchalant et complètement fou, basse / batterie puissante et épurée juste comme il faut. De là à dire que ce second album s’ouvre à un plus large public, peut être pas. En tout cas la production s’est un peu étoffée et les rares arrangements présents apportent une richesse très intéressante à ce disque, toujours avec Albini aux manettes. L’apogée dans le style si particulier des biterrois…

Sloy n’a jamais joué à Béziers…

Deux ans plus tard sort leur 3ème et dernier album : « ELECTRELITE », très différent des deux premiers. Ce disque connaît moins de succès mais quelle surprise de l’écouter aujourd’hui. Une décennie avant les Franz Ferdinand, Interpol, Fat White Family et autres groupes post punk et new wave des années 2000, SLOY  laisse apparaître l’influence de leurs premières amoures : Cure, Joy Division, on pense aussi à Devo : batterie façon boîte à rythme qui fait hocher la tête, une basse à la fois plus fournie et plus groovie, des guitares au son de synthés et un chant plus pop mais toujours aussi habité. Et puis il y a « Disconnected Elite » énorme tube electro rock qui aurait mérité tous les honneurs. Un disque assez génial en fait, un magnifique chant du cygne un peu coincé entre deux époques, qui montre la capacité du trio à faire évoluer sa musique tout en faisant le lien avec son passé.

Un passé qu’Armand, sourire aux lèvres, scrute une dernière fois d’un coup d’œil dans le rétroviseur, sans amertume :

« On a vécu 3 ans dans un camion, on était sur la route à 18 piges, avec l’insouciance de notre jeunesse et l’envie surtout. On a traversé les frontières pour jouer notre musique devant des milliers de personnes, on a rencontré des gens géniaux, enregistré trois disques, à une époque où il y avait de vrais choix artistiques, des programmateurs et producteurs libres et passionnés, chose de plus en plus rare de nos jours.« 

Un choix de vie dans lequel Béziers tient une place paradoxale : « c’est ce sentiment « amour / haine » envers cette ville, cette déception, cette lassitude qui crée la colère et le côté malade de notre musique. Le besoin de foutre le camp aussi. Personne ne serait venu nous chercher ici, il a fallu faire les choses par nous même. Sloy n’a jamais joué à Béziers… Il n’y avait rien ! ça donne une certaine force aussi…« 

Et si à Béziers rien n’a vraiment changé au niveau culturel, il faut prendre exemple sur la volonté de ces jeunes gens qui jouaient du synthé avec les pieds et de la guitare avec une barre métallique coincée entre les cordes, avec surtout une bonne dose de rage et d’audace. Un état d’esprit très biterrois finalement… En tout cas John Lennon avait bien tort. Au moins pour SLOY.

Piero Berini

Une pensée sur “Herault underground : SLOY, le groupe de rock biterrois

  • 16 janvier 2019 à 22 h 54 min
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    juste un détail mon piero, la rockeuse PJ Harvey est anglaise from Yeovil, Dorset, yes Sir… et sinon, je confirme en tant que rennaise, SLOY c’etait de la bombe bébé. Et je crois bien que Cyril, n’est jamais reparti de « chez nous »… et 69 est revenu jouer aux Trans, quelques années plus tard…

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