Fouga : quand Béziers était une ville ouvrière

Aujourd’hui, les établissements Fouga dont les derniers ateliers ont fermé en 1966 ne sont déjà plus qu’un souvenir et il est difficile de retracer leur histoire. L’essentiel des sources fut rassemblé par un ancien ouvrier, Georges Martzel, membre du syndicat CGT des métaux, qui les a présentées dans quatre plaquettes d’une centaine de pages aujourd’hui introuvables.

Le fleuron de l’industrie biterroise

Fouga était le fleuron de l’industrie biterroise même si  les usines de réparation de matériel ferroviaire de Béziers n’ont pas participé à la construction du célèbre avions école  Fouga Magister 170-R sorti de  l’usine d’aviation Fouga d’Aire‑sur‑Adour.

Les Établissements Fouga et Cie ont été créés le 6 décembre 1919 sous la forme d’une société anonyme au capital de 5 millions de francs, ayant son siège social à Béziers, plaine Saint-Pierre. Leur but est d’assurer la réparation des wagons de marchandises de tous types pour le compte de la Compagnie du Midi.

Les Établissements Fouga s’installèrent sur un terrain vague de  de 42 500 m2 planté en vignes, situé dans la plaine Saint-Pierre, au sud‑est de Béziers, entre les voies de triage du Capiscol et le canal du Midi.

Rapidement une nouvelle usine, étudiée, aménagée et mise en exploitation par Gaston Fouga, ancien ingénieur de la Compagnie du Midi, obtient de nombreux contrats pour la réparations de wagons et réalise des bénéfices substantiels qui permettent aux Établissements Fouga de développer leurs activités : ils achètent un terrain de 91 200 m2 en bordure du canal du Midi et, de 1920 à 1923, construisent de vastes ateliers pour la réparation des locomotives, des voitures de 2e et 3e classes, des voitures-restaurants et des voitures-lits de la Compagnie internationale des wagons‑lits.

L’ensemble – ateliers nord wagons et ateliers sud voitures – relié au réseau ferroviaire par un embranchement particulier, est complété par les magasins centraux d’approvisionnement et par tous les services du siège social : comptabilité générale, études, achats, contentieux, bureaux techniques. Les ateliers nord et sud, leurs bâtiments, leurs moyens de manutention leur outillage, leur organisation, sont, au départ, strictement conçus et orientés vers la réparation du matériel roulant du chemin de fer. Le conseil d’administration de la nouvelle société, classiquement composé de douze membres, compte surtout des ingénieurs et des magistrats consulaires.

« Il n’y a qu’à Fouga qu’on est vraiment des ouvriers. »

Gaston Fouga, assisté de ses anciens collègues, Froustey et Valette, assure la liaison effective des établissements. Grand (1,85 m), puissant, compétent, il agit en patron absolu : sa politique, bien que paternaliste, se heurte souvent à la résistance du personnel. Assez rapidement, le nombre total du personnel (cadres, employés, ouvriers) avoisine 1 500 personnes, hommes, femmes et jeunes confondus.

Les ateliers étant situés à trois ou quatre kilomètres de Béziers, les ouvriers et les employés se rendent à leur travail à bicyclette. Chaque jour, ce sont des cohortes de bicyclettes qui arrivent de Béziers et aussi des localités voisines : Nissan, Bassan, Valras, Sérignan. Les horaires sont ponctués par une puissante sirène qui rappelle la discipline qui régit le travail ; rendement aux « boni » avec des temps alloués qui imposent un rendement maximum. Dans l’ensemble, on travaille aux pièces neuf heures par jour et six jours par semaine.

Effectivement, les Fougassiens ont l’air d’être faits sur le même modèle, avec la même mentalité et la même manière de vivre. Au fil des ans, par le biais des « délégués d’ateliers », puis des représentants des syndicats, ils vont affirmer leur solidarité et marquer la politique locale. La romancière Marie Rouanet décrit ansi la situation des Fougassiens : « Fouga, là-bas au bord du canal, dans un lieu un peu excentré, c’est une sorte de poudrière, une sorte de volcan, volcan qui, de temps en temps, lâche des masses de gens qui viennent manifester et qui montent en ville. » Puis elle ajoute :  « À la gare on est fonctionnaire ; aux Docks méridionaux on est employé ; il n’y a qu’à Fouga qu’on est vraiment des ouvriers. »

On trouve à cette époque des Fougassiens dans les différentes associations de la ville, sportives, caritatives, parents d’élèves, mutuelles, office public d’HLM, clinique mutualiste. Ils participent à tous les grands conflits politiques et animent les grandes grèves de cette époque.

Du Front populaire à la Libération…

Alors que le Front populaire triomphe en France, le congrès d’unité qui se réunit à Toulouse donne naissance à la CGT réunifiée et permet au Syndicat des métaux de renforcer son influence sur les établissements Fouga et sur la politique municipale. Joseph Lazare, Gaston Fabre, Charles Gibert, Marcel Néranson, René Pallot, Guy Bousquet sont élus sur les listes communistes ; Jules Faigt et Étienne Bénéfice sur les listes socialistes. Joseph Lazare sera maire et Jules Faigt sénateur.

Début juin 1936, l’assemblée générale du Syndicat des Métaux, réunie à la maison du peuple de Béziers, décide la grève avec occupation de l’usine. Déclenchée le 10 juin, elle fut totale. Une collecte de vivres et d’argent est organisée pour le soutien aux grévistes auprès des commerçants, des jardiniers et de la population biterroise. La grève se termina dans la joie avec l’augmentation des salaires, la signature d’une convention collective et 15 jours de congés payés pour tous. Le 14 juillet il y a des bals dans tous les quartiers.

En mars 1941, les ouvriers de Fouga sont appelés à défendre leurs salaires mais la misère s’installe avec les restrictions alimentaires et, bientôt, la peur. En avril 1941, une distribution de tracts demandant la libération des ouvriers emprisonnés entraîne l’arrestation de leurs épouses pour « menées antinationales ».

En 1942, malgré la répression, la Résistance s’organise et développe ses activités. En 1944, les sabotages se multiplient ; le 11 février, deux locomotives sautent à la sortie des ateliers ; le 22 avril, un pylône électrique est dynamité… Peu avant la Libération, le 5 juillet 1944, les bombardiers alliés lâchent leurs bombes sur la gare de triage du Capiscol : les bâtiments de Fouga sont fortement endommagés.

Le 25 août 1944, dans une ville libérée, une délégation ouvrière prend contact avec la direction de Fouga et une convention collective provisoire est signée. Début septembre, un comité de Libération « épure » les directeurs et condamne les héritiers de Gaston Fouga à verser 10 millions de francs. Cette amende va permettre au comité de gestion d’animer les diverses commissions créées en faveur des ouvriers : ravitaillement, accidents du travail, sports, bibliothèque, colonie de vacances de Valras-Plage…

A la Libération, malgré la pénurie de matériaux et de machines-outils, la reconstruction des usines se poursuit. Le nouveau comité de gestion présidé par l’ingénieur Henry Froustey cherche à diversifier leurs productions : à côté de la réparation du matériel ferroviaire, la société se lance dans la fabrication de boulangeries de campagne pour l’armée, de tracteurs vignerons que recommande l’école d’agriculture de Montpellier et surtout du matériel pour les forages pétroliers. Pour financer ces programmes, le capital social passe de 20 à 40 millions de francs.

Le personnel, soutenu par le parti communiste (le député Lazare) et le parti socialiste (le député Faigt) manifeste cependant contre la guerre froide : grèves de juillet et décembre 1947. Comme le note le syndicaliste Martzel : « Les ouvriers s’intéressent aux événements politiques parce que la Société Fouga a pour principal client l’État qui, à travers les ministères des Finances, des Transports et de l’Air, fixe le volume des commandes réparations SNCF et aviation. »

L’inexorable déclin…

En 1949, le plan Marshall ayant permis à la SNCF de moderniser son parc, le volume des réparations baisse et entraîne la disparition de 16 usines. En 1954, il ne restera plus que 22 ateliers de réparation.

En 1950, Fouga arrache à la SNCF et à la CIWL deux contrats de 100 000 heures mensuelles et obtient d’équiper les gares d’Hendaye et de Cerbère en appareils de levage destinés au transit des wagons spéciaux de la Société Transfesa. Fouga décide également de remplacer la fabrication des wagons foudre (bois) par des wagons citernes en métal, mais la situation du complexe reste précaire.

Fin 1953, alors que les conflits se succèdent entre direction et personnel, le journal Le Monde (15 décembre) analyse la situation : « À Béziers, à côté de l’ancienne branche de réparation du matériel de Chemin de fer, l’activité comprend aujourd’hui la fabrication de grosses chaudronneries et de grosses mécaniques telles que pylônes de télécommunications, citernes, matériel pour raffineries de pétrole, mines de produits chimiques, centrales thermiques, équipements miniers. À Aire-sur-Adour, une autre usine avec bureau d’études de valeur à Toulouse, est spécialisée dans l’aviation légère. Grâce à elle, l’entreprise est au premier rang de l’aviation légère à réaction avec le Fouga 170‑R dont une première commande de cent appareils vient d’être passée pour la formation et l’entraînement des pilotes de combat […] Le chiffre d’affaire, passé de 981 millions en 1950 à 1 257 millions en 1951, a atteint 1 819 millions en 1952 à la suite de la reconversion de l’usine de Béziers qui intervient dans ce chiffre pour près de 50 % […] C’est pour mettre en harmonie le fond de roulement avec ce développement que cette société porte son capital de 120 millions à 240 millions de francs par l’émission au pair de quarante mille actions nouvelles de 3 000 francs. Les souscriptions sont reçues dans les banques jusqu’à la fin de l’année. »

La situation continue cependant à se dégrader. En janvier 1955, le directeur administratif et le caissier principal sont arrêtés pour détournement de fonds (environ 13 millions de francs). En octobre, une nouvelle vague de licenciements donne lieu à des incidents graves : les directeurs sont maltraités par les ouvriers grévistes.

En avril 1958, la Société Fouga et Cie donne à bail à la Société Petro Fouga le fond industriel et commercial exploité dans l’usine sud. Le 28 juin 1958, la Société Fouga et Cie ferme son usine nord ; 1 200 ouvriers se trouvent sans travail. Sous la pression des syndicats le gouvernement désigne la Société Entreprise et Chantier pour rouvrir l’usine.

En 1961, Fouga et Cie vend les usines sud à la Société Petro Fouga (capital 3 millions de nouveaux francs) qui fait partie du groupe Commentry Oissel. Celui-ci, dirigé par trois conseillers de De Gaulle, François Lehideux, Georges Villiers président du Conseil du patronat français et Émile Roche, président du Conseil économique, refuse son soutien et, le 9 mars 1962, Petro Fouga dépose son bilan.

Les ateliers sont alors bradés à divers repreneurs qui sont en fait des filiales de Fouga, comme la Compagnie européenne de matériel (CEMA) contrôlée par l’Intra Bank libanaise de Paris, la société Pantrama et la Société industrielle biterroise (SIB) : Du 15 novembre 1965 au 30 novembre 1966, cette dernière liquide définitivement les établissements Fouga. Il ne reste plus dans la plaine Saint-Pierre que les ateliers de la Cameron Iron Works du Texas qui fabriquent du matériel pétrolier.

Article reprenant l’excellent travail de Raoul Balso

Plus d’informations…

Une pensée sur “Fouga : quand Béziers était une ville ouvrière

  • 13 septembre 2018 à 10 h 55 min
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    bonjour, superbe reportage. Reste-t-il des bâtiments encore ? J’adore l’histoire, votre reportage est très bien fourni. Peut-on le visiter ?
    Cordialement

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